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C'est un titan
parmi les géants. En dehors de toutes les chapelles, de toutes les écoles.
Une véritable constellation a lui tout seul. La Presse Il est toujours risqué,
sinon injuste de comparer la contribution des artistes qui, au fil des générations,
renouvellent le patrimoine de notre imaginaire. René Huyghe, le célèbre
professeur d'histoire de l'art au Collège de France, n'a-t-il pas soutenu
qu'il n'y a pas de «progrès» en art, chaque génération produisant ses
oeuvres phare qui restent comme des symboles de leur époque. Mais l’apport du peintre,
sculpteur et graveur Jean-Paul Riopelle demeure unique, voire exceptionnel. Toute son oeuvre tient du
monument: son abondance, sa puissance créatrice, son succès aussi, lui réservent
une place unique. Jean-Paul Riopelle répétait souvent que son oeuvre n'était
pas «abstraite», qu'elle n'était que l'expression de son expérience du
paysage, de la nature, et de ses émotions, toutes intérieures qu’elles
soient. Pourtant c'est l'explosion de la gestuelle automatiste, des la fin des années 40-50, qui allait lui ouvrir le vaste horizon inexploré de son paysage intérieur. Se sentant trop à
l’étroit dans le Québec de l’époque, encore enfermé dans ses
structures passéistes, il quitte avec femme et enfants pour Paris. Ce sera
le choc, l’éclatement, l’explosion infinie d'une palette sauvage, tel
un torrent au printemps, emporté dans le tourbillon d'un bouillonnement
explosif. Accueilli
par les surréalistes parisiens, qui voyaient en lui un rejeton américain,
on lui ouvrit les bras parce qu’il avait du talent, du panache, une audace
qui l’opposait aux cadres traditionnels du milieu de l’art officiel français.
Il était pour eux le souffle de l’Amérique :
son côté rebelle, son goût pour l’aventure correspondaient
parfaitement aux besoins qu’avait le mouvement de faire éclater les vieux
carcans et les conventions. Fort
de ses succès parisiens, il put aussi se mesurer à l’avant-garde
newyorkaise de l’époque, et non la moindre : Jackson, Pollock, le
leader de l’expressionnisme abstrait, le premier grand mouvement d’art
vraiment américain, de l’après-guerre. La
puissance, la force de cette peinture, qui sortait complètement des cadres
d’un art jusque là plus inspiré des traditions que par l’audace de
l’exploration, conforta Riopelle dans ses choix et son pari.
Il
allait n’être que lui-même, tout entier à pousser plus loin les frontières
d’une peinture dont les formats dépassaient largement les limites du
chevalet. Comme pour les
architectes, ce sont dans les pyramides et les palais que leur talent éclate. Riopelle
allait donc s’éclater sur les grandes surfaces, les « murs »,
une peinture sans cadre comme pour peindre un paysage infini. Il eût du succès, beaucoup de succès; il mordait dans la vie, avec délice, passion. Sa production trouvait preneur, principalement à l’étranger. Une véritable mécanique du travail, c’est dans l'acte de peindre qu'il se ressourçait, laissait aller une puissance innée, défiée par la toile à couvrir, le bronze à couler, le papier à imprimer. Le personnage était à la
mesure de l’œuvre: titanesque, une force de la nature, faisant bondance
des ressources de la vie presque inépuisables. Comme tous ceux qui ont du génie,
il dévorait tout; il osait là où d'autres auraient craint les critiques,
fuit les controverses. Riopelle avait du coureur des
bois, l'instinct de l'aventure, l’œil pour les territoires inexplorés,
l'appétit pour la nature, pure, libre, merveilleuse. Rejetant toutes les
normes, toutes les contraintes, il réussit à marquer de sa force créatrice
toutes ses oeuvres, de la plus minuscule à l'immense toile. Au début des années 80, je
m’étais surpris à constater combien malgré une production de plusieurs
milliers d’œuvres, peu d'entre elles, parmi les plus grandes, les plus
sublimes aussi, se retrouvaient rassemblées dans les musées canadiens,
voire du Québec. Celui qui avait pris toute sa
place à l'étranger, à vrai dire le seul peintre canadien à «se vendre
sur les marchés étrangers», était bien timidement représenté dans les
grandes collections de nos institutions publiques. Il faut croire que
Riopelle effrayait, autant par sa production surprenante que parce qu'il
ignorait le goût du jour, les esprits chagrins qui l'enviaient peut-être
d'avoir quitté le terroir pour s'aventurer avec succès dans un inconnu aux
contours imprévisibles. Je
me mis donc en frais d'identifier et de localiser les plus grands formats de
son œuvre, à Paris, à New York, à Bruxelles, à Toronto, là où la
dynamique du marché avait dispersé sa production. Le coup de chance aura été de convaincre
l'une de nos grandes corporations de Montréal à prendre le risque «Riopelle»
et à accepter d ' acquérir un noyau d’œuvres parmi les plus
spectaculaires. Après 10 ans de recherches
et d'acquisitions, il y a maintenant, ici, un détour incontournable pour
l’étude, l’appréciation, la fréquentation d 'une oeuvre qui ne cesse
de surprendre. L’œuvre est là: plusieurs
milliers de toiles, des centaines de sculptures, une abondante oeuvre gravée
accessible au plus grand nombre, à toutes les bourses. Pour tout le monde
comme pour les plus nantis : comme si Riopelle avait perçu que le plaisir,
l'agrément que procure l’œuvre d'art, dépassent les catégories
sociales ou les contraintes économiques. Il n'y a pas de répétition
dans l'art de Riopelle. Il n'y a pas de recette non plus. Tout ce qu'il
touche, se transforme, se transfigure, éclate sur la toile. Chaque oeuvre,
pour lui, était un défi à son génie créateur : jamais monotone,
toujours surprenante, son oeuvre témoignait de la trépidance de sa vie. Les voyages, les équipées en mer, dans l’Arctique, les
chasses, aux oies ou à l'orignal, tout devient prétexte à une explosion
de couleurs, de puissance, d 'émerveillement. Ne disait-il pas que le plus
merveilleux tableau il est là sous nos yeux, dans les Laurentides, sur les
battures de Bellechasse, au milieu du fleuve, autour de son Île-aux-Grues?
C 'est là le paradoxe Riopelle : l' extraordinaire
capacité de voir pour nous, autour de lui la force puissante
d'une nature que rien ne peut harnacher, et qui offre le plus harmonieux
concert de couleurs et de poésie fine. Il dépasse, il subjugue, il ne laisse de proposer, comme au lever de chaque jour, une variance de couleur, une nuance, une autre ligne, une autre émotion, un nouveau plaisir, pour l’œil, pour l’esprit. Profondément ancré dans la nature secrète de notre pays, respectueux de son intimité, universel dans son thème, déchaîné comme libéré de toutes les contraintes, il demeure le plus grand explorateur de notre imaginaire virtuel. Colossale, l’œuvre de Jean-Paul Riopelle reste comme
une cathédrale : immuable, imprenable, sublime. |